EXILÉ.E.S

Depuis quelques temps je vais à la rencontre de ceux que l'on appelle souvent "migrants". A force de voir et d'entendre ce mot fourre-tout qui semble occulter à lui seul le vécu d'une personne et servir des polémiques électoralistes à courte vue, il m'a semblé important que nous nous intéressions vraiment à ces hommes et ces femmes, par leurs témoignages et leur représentation, dans le cadre d'une démarche commune. Pour l'instant je prends les portraits de réfugiés pourchassés non pas à cause d'une religion qu'ils ne suivraient pas, ni d'un engagement politique, ni à cause d'une guerre ou de de conditions économiques précaires, mais à cause de leur homosexualité.

Omid
J’ai pris deux fois le portrait d’Omid, un jeune réfugié venu d’Iran . Le première fois que je l'ai photographié, en avril, il espérait être accepté à l'école des Beaux-Arts de Paris ; c'est chose faite depuis la fin du mois de mai et il lui était apparu maintenant nécessaire de s'y faire représenter. Voici donc son second portrait, réalisé face à l'installation Prismes des artistes Kenia Almaraz Murillo et Elliott Causse.
"Je travaille sur la représentation de la figure humaine» me dit-il en me montrant de très belles peintures - des nus féminins - inspirées par Lucian Freud et Francis Bacon. «J'ai commencé en Iran mais comme il y est interdit de représenter le corps humain, je travaillais clandestinement. On nous apprend à recopier inlassablement de grands artistes iraniens validés par les autorités. Du coup, il n'y a pas de créativité, tout est encadré ; si je n'avais pas bénéficié de la bienveillance de l'un de mes profs, j'aurais certainement été arrêté et peut-être condamné à mort. Maintenant que je suis en France, j'essaie de nouer le maximum de contacts dans le milieu artistique, j'ai enfin la liberté de peindre, d'être soutenu, exposé et d'avoir un horizon». A la vue de la qualité de sa pratique picturale, je me dis qu'il a dû passer des années entières à peindre en cachette. Il enchaîne : «En Iran tout le monde se mêle des affaires du voisin, la liberté n'existe pas en public. Par exemple, si tu te promènes avec une fille et que vous semblez intimes, on risque de vous contrôler, de vérifier que vous êtes mariés ou de la même famille. Si ce n'est pas le cas, on vous embarque. En privé, les jeunes font la fête, on boit de l'alcool, on danse, les filles retirent leur voile, on écoute de la musique ; je n'ai d'ailleurs pas perçu tellement de différences en arrivant en France. Seulement, en Iran, tout cela reste interdit. Si le voisin est en mauvais termes avec vous et qu'il entend la musique, il peut vous dénoncer et la police intervient, elle fouille l'appartement et vous emmène.» Je lui demande alors si cette coercition permanente a un rapport avec la religion, il me répond : «la nouvelle génération est de moins en moins croyante mais les Iraniens restent embrigadés par des interdits qui structurent toute la société."
Une phrase reviendra plusieurs fois dans sa bouche, glaçante : "il est tabou de vivre en Iran."
Tandis que nous marchons, j'évoque son orientation sexuelle et ma fausse naïveté a l'air de l'amuser un peu. «Si tu n'es pas en couple - hétérosexuel - après 25 ans, tu deviens suspect. On va te poser des questions et s'introduire dans ta vie privée. Ce n'est pas normal, les gens commencent à avoir un doute, tu subis des pressions et c'est de plus en plus invivable pour toi. Du coup les homos se résignent à vivre seuls à jamais, ou se marient, ils font semblant. Si on découvre que tu es homo, alors on te tue par pendaison, immédiatement. Quand mes parents ont découvert que je l'étais, mon père a menacé de me couper le sexe. Au mieux, nous sommes vus comme des malades ; une fille qui était tombée amoureuse de moi, compatissant sur ma condition, m'envoyait des articles de médecine en espérant me guérir. Il n'y a pas longtemps j'ai annoncé mon homosexualité à des amis Français, je tremblais, j'étais tétanisé, j'avais très peur de les perdre. Ils m'ont répondu que ça avait autant d'intérêt que de parler d'un match de foot. Maintenant je me sens bien. Je me promène paisiblement, je travaille librement, je n'ai plus peur des gens et je n'ai plus à m'organiser en fonction de mes angoisses."
Ihab
Ihab est un réfugié de 32 ans. C'est un garçon athlétique, vif, positif et sensible qui s'est fait tatouer "Peace and Love" en hébreu sur l'épaule gauche. Il a quitté son pays, la Jordanie, à cause de l'impossibilité pour lui d'y mener une vie paisible : . Il est musulman et homosexuel. SI l'homosexualité n'y est pas interdite, malheur à celles et ceux qui en témoignerait au grand jour. Nombreuses sont les brimades, les raclées, les humiliations de toutes sortes de la part même de la police, voire des disparitions soudaines de personnes jamais retrouvées. Nous nous retrouvons à Paris sur l'esplanade de la bibliothèque François Mitterrand, un lieu où il souhaite se faire photographier, "un endroit calme, agréable et moderne, ces bâtiments ce sont comme de gros livres, j'adore l'architecture et en même temps, ça symbolise vraiment la culture française" me dit-il.
Ihab a connu bien des pays, la Jordanie où il est né, le Qatar où il a vécu et travaillé, la Suède aussi, mais c'est en France qu'il aimerait passer sa vie et c'est le pays dont il souhaite acquérir la nationalité. Quand je lui demande pourquoi ce désir, son regard pétille : "ici, j'ai été parfaitement accueilli, j'ai des droits sociaux, je peux reprendre des études, avoir une nouvelle vie, complètement libre. Je vais m'inscrire à l'université puis monter un business pour aider les réfugiés et contribuer à l'économie française. Mais avant je dois prendre un second prénom, français. J'ai choisi David, ça fait juif, je suis musulman mais je m'en fiche." J'en viens à évoquer ce sujet et lui fait remarquer que certains ici mettent en doute la
compatibilité de l'Islam avec les valeurs de la France. Il me regarde avec des yeux ronds - visiblement il ne s'était jamais posé la question - et me répond : "Déjà, la meilleure invention française c'est la laïcité. Ici chacun peut croire ou ne pas croire, personne n'est jugé ni forcé. Moi je vais prier parfois à l'église, parfois au temple et parfois à la mosquée. Si on est croyant on a le même dieu, il n'y a pas de raison de nous séparer." Il ajoute "il n'est écrit nulle part dans le Coran, j'ai déjà posé la question à un imam, que l'homosexualité est
interdite ; ceux qui interprètent les versets de cette manière sont extrémistes et soutiennent des politiques violentes. La plupart de mes amis sont musulmans et homos, certains sont très pratiquants et font leurs cinq prières par jour. L'un deux rentre tout juste du pèlerinage à la Mecque. J'aime tellement les gens et suis tellement curieux de les connaître que je refuse tout ce qui pourrait nous diviser".

Taftalmiss
Taftalmiss fait partie des premiers réfugiés que j'ai photographiés. C'est en multipliant les rencontres que je me suis apercu de la nécessité de rédiger leurs témoignages ; j'ai donc repris rendez-vous avec lui et nous avons discuté, autour d'une bière, de sa situation passée et présente.
"J'ai 27 ans et je suis Kabyle, pas Algérien. En tant que Kabyles, nous sommes devenus musulmans de force, notre langue, le tamazight a été bannie sous Boumédiène et nos cultures n'ont rien à voir. Nous nous rappellons toujours des viols commis par les militaires algériens contre les étudiantes de Tizi Ouzou en 1980. Un pays est censé protéger ses citoyens, ce n'est pas le cas nous concernant. Nous nous sentons dépossédés et étrangers dans notre propre pays. Alors, nous avons une certaine fierté à nous revendiquer Kabyles, c'est tout ce qu'il nous reste ; je ne comprends pas pourquoi tu as du mal à dire que tu es fier d'être Français. C'est le pays des droits de l'Homme !
Le 24 octobre 2012 j'ai quitté l'Algérie, c'était devenu une nécessité. J'y avais une relation avec un garçon qui s'est fait humilier et tabasser et j'ai compris que je risquais ma peau si je restais. J'ai préféré poursuivre mes études en Russie car je savais que j'y aurai plus de liberté et je voulais éviter la communauté arabo-musulmane fondamentaliste qui sévissait dans la région, au sud de l'Algérie, où j'étudiais.
Mais j'ai commencé à déchanter au bout de la deuxième année en découvrant l'homophobie russe. J'ai vu des amis trans se faire agresser sans raison à Saint-Petersbourg : si on t'agresse, les flics ne prennent pas ta défense, ils détournent le regard, s'en vont. J'avais à cette époque une bonne relation avec une personne que je fréquentais au quotidien. Un jour, il m'a agressé, juste parce qu'il avait découvert que j'étais gay. Au moment où je lui tendais la main pour le saluer, il m'a envoyé son poing dans la figure.
C'était pendant le printemps de 2015 et je ne voyais maintenant plus d'avenir en Russie, malgré mon amour pour ce pays dont j'admire la culture et l’histoire... et puis je commençais à déconner, à prendre toute sorte de drogues, sans limite.
J'arrive en France le 25 août 2015. Une semaine après je fais ma demande d'asile et j'obtiens le statut de réfugié un an plus tard.  En ce moment je cherche un emploi dans l'exploitation des gisements pétroliers, j'ai arrêté les drogues, repris le sport, j'ai aussi passé mon permis en économisant sur mon RSA. Jusqu'alors, je n'avais pas trop de problèmes d'argent car j'étais hébergé chez une vieille dame contre services.
Depuis mai 2017 je vis chez mon copain, un Chinois étudiant en école de mode. Nous vivons comme un couple normal, c'est une délivrance ; lui comme moi nous sentons en sécurité. "
Ioura
Ioura me donne rendez-vous sur une jolie petite place du quartier de Saint-Germain-des-Prés. Il est à l'aise devant l'appareil photo, la séance lui rappelle ses 16 ans quand il était mannequin en Géorgie. Il en a aujourd'hui 27 et est arrivé en France en 2010. Nous enchainons plus de poses que prévues et, le temps étant particulièrement doux, je lui propose de me raconter son histoire à la terrasse d'un café du boulevard Saint-Germain :
"J'ai quitté la Géorgie avec mes parents. Mon père avait un business au pays mais, un jour, il a refusé de payer la mafia qui règne absolument partout. Les types ont débarqué chez nous et ont tout cassé, nous compris. Mon père s'est retrouvé à l'hôpital, il a voulu déposer plainte, mais comme tout le monde se connait dans notre petite ville et que la police et la mafia font cause commune, on l'a prévenu qu'il serait vite retrouvé. Alors on s'est enfui pour venir en France, je ne sais pas trop pourquoi ce pays, peut-être parce que c'était le meilleur endroit pour recommencer une vie. En tout cas, c'est ce qui se dit en Géorgie. D'une certaine manière, ça m'arrangeait de partir car mon homosexualité ne me permettait plus de vivre normalement. Je
viens d'un endroit où tout le monde se connait et puis, tu sais, en France les gens ne s'occupent pas de la vie privée des autres, mais en Géorgie c'est très différent et pour beaucoup, il n'y a pas pire qu'un homo. Depuis que nous sommes arrivés ici, mes parents vivent en foyer, ma mère travaille 7h par semaine et mon père a le coeur et le dos en trop mauvais état pour espérer reprendre une activité, ils n'ont que 42 ans. De mon côté j'ai bossé dans une association catholique pendant deux ans, 39h par semaine et je n'étais pas payé, on me disait que j'avais déjà de la chance d'être accepté. Je faisais un peu de tout, du ménage, du jardinage. J'ai trouvé autre chose par la suite, au sein d'une grosse association humanitaire qui me payait cent euros par mois pour 60h par semaine. A un moment, j'ai passé sept mois dans la rue, je dormais sur les quais du métro. Maintenant je peux survivre n'importe où, je sais quels sont les
meilleurs cartons pour avoir moins froid la nuit, ce sont ceux pour transporter les légumes. A cette époque, je fréquentais régulièrement les foyers pour SDF où je proposais systématiquement mon aide ; j'y ai fait la cuisine, des travaux, de la peinture... Maintenant, si je suis dans la galère, je peux téléphoner à des gens qui me font confiance et qui m'aideront. Je suis actuellement hébergé par des séminaristes, je ne devais pas rester longtemps à la base, mais ils ont accepté de me garder plus de temps que prévu. J'aide la paroisse, parfois je prépare le repas ; je travaille aussi avec une famille pour laquelle je promène le chien le matin et je fais le ménage. Où que j'aille je propose mon aide, ça me permet de rester actif et d'être intégré.
J'aimerais obtenir la nationalité française car je me sens totalement imprégné par la culture française. Tous mes amis sont nés ici, j'ai grandi ici avec eux et, si la guerre éclate, je défendrais ce pays que je considère être le mien."
Mena
Mena est un Egyptien de 34 ans. Il m'a donné rendez-vous en face du musée Beaubourg, à Paris, un bâtiment qu'il me dit trouver "très beau avec son esthétique industrielle, pleine de replis, de tuyaux, comme une sorte de bazar organisé qui me correspond assez bien. Il y a cinq ans j'y avais vu l'exposition d'un artiste japonais qui m'a marqué à vie". Nous sommes à côté de la fontaine Stravinsky. Il fait chaud et bruyant, les foules sont de sortie, nous décidons de discuter tranquillement autour d'un café après la séance photo. En moins de vingt minutes le portrait est réalisé et notre discussion peut commencer :
"Avant d'arriver en France, en octobre dernier, j'ai été professeur pendant quatre ans avec de jeunes enfants. Tout se passait bien jusqu'à ce qu'une collègue que je considérais comme une amie a révélé à tout le monde mon homosexualité. Je n'ai jamais compris pourquoi. Quoi qu'il en soit, quelques jours après des parents d'élèves ont fait pression pour que je sois licencié. La direction m'a menacé de m'accuser de pédophilie si je ne partais pas par moi-même. Je me suis présenté à un autre établissement qui a pris soin de vérifier ma situation auprès du précédent. Évidemment, je n'ai pas été embauché ; pareil pour le suivant qui était cette fois-ci tenu par un fondamentaliste.»
Je lui demande si la justice aurait pu l'aider, et ça le fait rire : «l'homosexualité n'est pas explicitement interdite mais extrêmement mal vue et toujours réprimée. Si tu vas porter plainte, on t'accusera de tout et n'importe quoi et tu auras ta tête et ton nom dans les journaux. Quelle que soit la situation, si il y a un gay dans l'affaire, ça sera lui le coupable et il n'aura aucun recours. Les homos se cachent, c'est très dur de se rencontrer entre nous ; souvent, tu sais que le garçon en face de toi l'est mais ni lui, ni toi, ne se révèlera. On a trop peur. Là on parle des homos mais nous ne sommes pas les seuls concernés. Depuis la révolution, le pouvoir cherche l'épuration, toutes les minorités et les marginaux sont montrés du doigt et systématiquement condamnés. Ce n'est pas plus joyeux pour les femmes. Les veuves ou les femmes divorcées se font traiter de putes si elles ne se remarient pas rapidement. Quand elles retrouvent un mari, il peut ne pas vouloir éduquer des enfants qu'elle aurait eu avec un précédent mari. Ils se retrouvent à faire le trottoir ; la prostitution infantile est devenu un fléau. Et puis concernant les femmes, il y a aussi l'excision qui leur interdit le plaisir et qui crée énormément de frustration et de violence en elles. Moi je cumule, je suis chrétien, homo et je suis séropositif. Avec cette maladie, il est impossible de se soigner en Egypte, les médecins refusent de te toucher et les hôpitaux ne te reçoivent pas. Il fallait vraiment que je m'en aille.
J'ai décidé de venir en France même si j’avais entendu que vous aviez des problèmes avec les homosexuels et les migrants. Quand je suis arrivé, j'étais effrayé, je n'ai pas trop un physique européen et je m'apprêtais à devoir continuer à me cacher... En fait pas du tout ! Les Français sont très accueillants, on m'a tout de suite aidé, où que j'aille, et ma sexualité ne pose plus jamais problème. Mais j'ai du mal à rencontrer des gens car je n'ai pas vraiment de statut, c'est compliqué de se présenter en disant que je suis juste réfugié. Pourtant je ne reste pas les bras ballants, je dessine beaucoup, j'apprends la langue et je prépare un dossier pour entrer en école de mode. Pour l'instant je perçois une aide de l'Etat de 340€ et un peu de soutien de mes parents ; ma famille fait partie de la classe aisée du Caire, ils n'acceptent pas mon homosexualité mais préfèrent me savoir en sécurité ; ma relation avec eux ne va pas plus loin, comme quoi, l'intolérance n'a pas grand chose à voir avec le milieu social."
Viktor
Viktor a 33 ans, est Ukrainien, coiffeur, et est arrivé en France il y aura bientôt deux ans. Quand j'arrive chez lui il est en train d'appliquer une coloration sur une dame qui semble être une cliente régulière. Alors que j'installe mon matériel, elle entame la conversation. Elle est Russe et a le statut de réfugiée politique ; son mari a disparu il y a huit ans après avoir reçu des menaces au sujet de son commerce que l’État convoitait : sa voiture a explosé, sa maison a été incendiée. Un jour il est monté dans un camion blanc et elle n'a jamais plus reçu de nouvelles. Elle espère qu'il s'est enfui et qu'il a préféré disparaitre pour ne pas mettre sa famille en danger. Viktor, qui prend des cours de français depuis son arrivée, me traduit notre conversation. Pendant que nous prenons son portrait, je lui demande de me raconter son histoire :

"Je suis en France parce que mon homosexualité ne m'a valu que des problèmes en Ukraine. Un soir, j'avais rendez-vous chez une homme avec lequel je m'entendais bien mais je ne le connaissais pas encore tout à fait. Je pensais que nous ferions davantage connaissance et passer une bonne soirée. Mais quand je suis entré, il a immédiatement verrouillé la porte derrière moi et cinq inconnus sont apparus par une autre. J'ai été torturé toute la nuit, ils avaient prévu de me tuer. J'ai réussi à m'échapper et à trouver un policier auquel j'ai tout raconté. Je lui ai montré l'appartement, donné le numéro de l'étage, de la porte ; j'étais couvert de blessures mais il a considéré que j'étais bourré ou drogué. Finalement il m'a emmené au poste pour qu'enfin je dépose plainte. J'ai attendu seul six heures durant, sans aucun soin. Quelques temps plus tard, un ami juriste m'a signalé que le papier rempli par la police n'était pas du tout adapté à mon problème : la plainte n'était valable que deux semaines au-delà desquelles elle s'effaçait, comme si rien ne s'était passé. J'ai dépensé énormément d'argent pour constituer un dossier et faire appel à une avocate. Il y a eu plusieurs confrontations entre mon agresseur et moi et, finalement, il a été condamné à quatre ans de prison. Le problème c'est qu'il connaissait du monde et qu'il a voulu se venger.
J'étais parti vivre à Kiev mais je recevais des menaces ; une nuit, alors que je rentrais chez moi, quelqu'un m'attendait pour me tabasser. Heureusement j'ai pu m'enfuir à temps. Psychologiquement, j'ai commencé à aller de plus en plus mal et à devenir paranoïaque. Je n'avais plus aucune solution pour écarter le danger. J'en ai parlé à un ami habitant Metz qui m'a tout de suite proposé de m'héberger le temps que je constitue un dossier pour ma demande d'asile.
Au bout d'un an, j'ai pris un train pour Paris où je comptais trouver du travail. J'ai bossé dans un salon de coiffure du Marais avec des horaires de dingues, je finissais parfois à une ou deux heures du matin ; je ne connaissais pas mes droits et on me dit souvent que je suis trop gentil, alors je me suis fait avoir. Le salaire n'était pas mauvais mais je travaillais comme une machine, j'ai même l'impression que mes capacités ont régressé pendant cette période. Le rythme est tel que tu n'as pas le temps de bien faire ton travail. Je pensais qu'en France il n'y avait pas ce genre de comportement, que la loi était bien mieux respectée ou, en tout cas, que je serai mieux protégé. En fait, j'ai surtout l'impression d'être seul ; quand tu arrives et que tu es dans ma situation, il n'y a personne pour t'aider, aucun service de l’État. C'est à toi d'aller chercher les informations, souvent sur internet, mais comme tu ne connais pas encore bien la langue, tu te fais souvent arnaquer. Par exemple, sur certains forums, des types proposent des cartes Vitales pour 400€, et toi tu penses que c'est normal car personne ne t'a expliqué les démarches légales pour en obtenir une. Maintenant ça va mieux, j'ai beaucoup progressé en français, je travaille à mon compte, mais psychologiquement, je ne suis toujours pas paisible. Je passe mon temps dans les dossiers, à travailler, je n'ai même plus le goût de sortir et je décline souvent les invitations. Je déprime.
Alors bien sûr, le côté positif c'est que je n'ai plus peur quand je mets le nez dehors, et en tant qu'homo c'est vraiment une libération. Et puis il y a la culture française qui m'entoure et j'aime beaucoup ça. Le pire qui puisse m'arriver c'est quelques moqueries mais je ne me ferai plus tabasser. Moi je n'ai jamais rien demandé, j'aimerais juste avoir un peu de repos, une vie tranquille, avec un copain. Tout ce qu'il y a de plus banal."

Demba